Sites Antiques et Sanctuaires du Vaspurakan
Le Vaspourakan, en tant que patrie des Khaldes et berceau des Arméniens a fait l’objet de l’attention du monde scientifique d’un point de vue archéologique, mais ses nombreux sites anciens et sacrés qui recèlent des trésors, n’ont pour la plupart pas encore été entièrement étudiés.
Il est vrai que cette question a été traitée, soit dans la presse ou dans des ouvrages spécifiques, tant par des étrangers que par des Arméniens, mais ces écrits comportent parfois diverses erreurs.
Aussi, puisque depuis l’aube de ma jeunesse jusqu’à son crépuscule, j’ai prêté ma faible plume à des thèmes à caractère national, j’ai durant deux décennies, après des recherches historiques et philologiques sur d’autres sujets, je me suis dévoué pour l’étude de l’histoire et de la préhistoire des sites antiques et sacrés du Vasbouragan
J’ai parcouru à plusieurs reprises, différentes régions de cette province et, dans la mesure du possible, je les ai examinées et étudiées en détail, autant que le permettaient, en ces temps périlleux, les circonstances de notre pays. De cette manière, j’ai pu combler certaines lacunes, mettant au jour des édifices vénérables qui nous étaient jusqu’à présent demeurés inconnus ou partiellement méconnus, tout en y ajoutant des notes sur leur histoire et leurs traditions. Par conséquent, la vaste étude que je présente n’est pas le résultat de visites superficielles, ni d’un recueil de sources disparates, comme certains auteurs étrangers et Arméniens l’ont fait jusqu’à présent.
Cependant, je n’ai pas la prétention de soutenir que mon œuvre soit tout à fait exempte de défauts d’appréciation ou qu’il s’agisse d’un travail tout à fait parfait. Loin de là, car, vu l’état d’insécurité présente et passée pour voyager dans notre pays, il reste encore beaucoup de lieux dangereux, qui n’ont jamais fait l’objet de recherches.
Néanmoins, dans le même temps, je n’hésite pas à dire que ce travail, comparé à ceux qui nous ont été présentés jusqu’à présent, est incomparablement plus riche et étendu, comme nous le verrons dans son contenu. Aussi, je m’empresse de dire, comme l’indique le titre de mon travail, que si les monuments qui ont retenu mon attention ont été les sites antiques et sacrés, je ne pouvais pas manquer de fournir également des détails statistiques, géologiques et géographiques sur la topographie générale des lieux.
Il faut encore savoir que je ne présente pas le Vaspourakan sur toute l’étendue de son ancien territoire, mais que je me limite à la région comprise dans la province administrative de Van, à quelques exceptions près.
Cet ouvrage est ainsi divisé en deux parties : dans la première sont présentés les sites relatifs à la ville de Van, et dans la seconde, ceux d’Aght’amar, dont une petite section seulement concerne la province de Paghéch.
Pour en venir aux sources, il est manifeste qu’elles proviennent des sites eux-mêmes, que j’ai observé de mes propres yeux, ainsi que de diverses inscriptions que j’ai relevées dans les sites et monastères.
J’ai également consulté les colophons de plus de mille manuscrits, j’en ai extrait les détails historiques relatifs à mon travail. J’ai également recueilli de la bouche des habitants de ces confins, les passages relatifs aux traditions ancestrales. J’ai aussi consulté les historiens arméniens comme T’ovma Ardzrouni, T’ovma Médzopétsi, Arakél Tavrijétsi, Tchamtchian, etc…
Pour ce qui se rapportait aux Khaldes, les principales sources de mon ouvrage ont été les fragments traduits de l’Armenia de Lynch, publiés dernièrement dans le livret intitulé « l’Ourartou et les Arméniens » de Kévork Mesrob. Je me suis aussi servi des remarques des archéologues allemands, le docteur Belck et le professeur Lehmann, que j’ai pu rencontrer lors de leur séjour à Van, étant leur guide concernant les sites Khaldes et les inscriptions cunéiformes. Bien que dans de nombreux cas, j’ose présenter mes propres études, en matière philologique, terminologique et mythologique, je demande l’indulgence des spécialistes et leur laisse bien évidemment le soin de rendre leur décision finale sur ces questions, si tant est qu’on puisse donner un caractère définitif à tous les jugements portés sur ces matières incertaines qui restent toujours en grande partie au stade de la conjecture.
Il est vrai que ce travail aurait été plus riche, si des photographies des sites y avaient été ajoutées ; celles-ci auraient pu donner une idée précise de l’architecture des monuments religieux, plus que des descriptions générales.
Mais malheureusement, mes modestes moyens ne m’ont pas permis de combler ce manque, en prenant moi-même des photographies des sites. Néanmoins, je profite de l’occasion pour signaler que plus de quarante clichés photographiques se rapportant à mon travail ont été envoyés en Amérique, à l’Union de Bienfaisance de Van.
Ils pourront être utilisés à la condition que ce travail soit imprimé sur leurs presses, en mémoire de notre double Jubilé National, comme cela a été annoncé dans quelques journaux nationaux.
Malheureusement, vue l’ampleur de mon travail, ils n’ont pas osé l’éditer en raison de l’insuffisance de leurs moyens d’impression. Surtout, ils jugèrent que peut-être, ils ne profiteraient pas de cette publication et qu’après avoir déboursé les fonds nécessaires, ils n’en retireraient qu’un bénéfice hypothétique, mon ouvrage étant volumineux et illustré, ils allaient être obligés, de le vendre beaucoup plus cher que prévu, pour en tirer un quelconque profit.
C’est pourquoi, ils déclarèrent nul et non avenu l’accord conclu entre nous et laissèrent l’ouvrage à ma seule charge. Ils conservèrent les clichés, dans l’hypothèse où ils auraient à les utiliser pour le publier ultérieurement, si tant est qu’ils aient un jour la possibilité d’avoir les moyens pour l’imprimer.
Quelques mots maintenant sur les monastères du Vasbouragan La tradition rapporte qu’au moment de l’émigration de Sénékérim en 1021, il y avait 900 monastères au Vaspourakan, et qu’aucun d’entre eux ne figuraient dans les biens à remettre aux Grecs. À première vue, ce nombre semble quelque peu légendaire, surtout si l’on considère qu’il ne correspond pas à la quantité des monastères encore debout ou en ruines aujourd’hui, ou bien seulement mentionnés dans les manuscrits. Mais l’énigme se résout si, premièrement, nous prenons en considération la situation critique dans laquelle s’est retrouvé le Vasbouragan depuis l’émigration de Sénékérim jusqu’à nos jours. Lorsque de tous côtés, il était en butte aux attaques destructrices d’une horde hétéroclite de barbares, qui, en même temps que beaucoup d’autres monuments célèbres, n’ont pas épargné les sites sacrés, ne laissant pas pierre sur pierre. Si bien que, pour beaucoup d’entre eux, leurs emplacements ne sont même plus connus, en raison de leur destruction.
Deuxièmement, il faut prendre en compte le fait qu’à l’époque, ce que nous appelons « vank », ne correspondait pas exactement à ce que nous entendons actuellement, c’est-à-dire des monastères communautaires avec de superbes églises. Il s’agissait plutôt d’ensembles « commerciaux privés », propriétés de quelques spéculateurs qui étaient composés de bâtiments à usage d’habitation, ainsi que d’une petite chapelle dans laquelle était parfois exposé un évangéliaire « miraculeux », ou des reliques présentées à des foules crédules venues en pèlerinage.
En conséquence, ces spéculateurs, prenant en considération leur seul profit, n’allaient naturellement pas doter leurs établissements de superbes églises, comme on en voit dans les monastères.
Au cours des siècles, après avoir déserté à une quelconque occasion ces bâtiments simples et peu élevés, ils étaient voués à disparaître, ne laissant derrière eux que de modestes masures appelées Toukh Manoug.
Pour finir, il ne restait que des cimetières consacrés, des « arbres saints », des pierres sculptées gravées de noms indéterminés et des souvenirs conservés par la tradition.
Néanmoins, il arrivait que les familles exploitant ces lieux se développaient plus que de mesure, comme elles s’implantaient chacune dans des maisons distinctes, ces lieux appelés autrefois Vank se transformaient en villages. Nous en verrons des exemples au cours de mon ouvrage. Il était fréquent aussi que ces « ensembles individuels », pour une quelconque raison, deviennent finalement des biens publics, comme le montreront certains exemples.
Voilà pourquoi, selon moi, ces « ensembles individuels » ont été consignés en tant que « monastères » et qu’ainsi, ils ont augmenté le nombre des véritables monastères, sans prendre en considération leur nature réelle.
Peut-être que beaucoup parmi nos ancêtres seront accusés d’avoir porté leur attention sur l’édification de monastères plutôt que de forteresses, sur des reliques plutôt que sur des armes.
À ce sujet je m’empresse de dire qu’il aurait été souhaitable que ceux-ci, en plus de leur sentiment de piété, eussent également des sentiments de défense de la liberté, qui plus est des moyens d’auto-défense, vis-à-vis des intrusions des barbares sanguinaires dans notre patrie paradisiaque.
Mais que dire quand leur piété se fondait seulement sur des pratiques formelles et n’atteignait que rarement les cœurs ? Ni avait-il pas la même mentalité religieuse du temps de l’Illuminateur jusqu’à l’époque des Bagratides et des Roupénides ? Une mentalité davantage fondée sur la dévotion, le martyre volontaire, les pèlerinages, le sacrifice et la construction d’églises, de sorte qu’ainsi, ils fussent dignes de porter la couronne des gloires célestes, sans songer que cette couronne d’épines, au nom d’une religion sans vigueur, s’appesantirait d’année en année sur leurs têtes, entraînant la perte de leur liberté politique.
Ajoutons que la religion chrétienne n’ayant pas atteint leurs âmes, il était fréquent que ceux-ci, après s’être trucidés, construisent des églises « En expiation et rémission des péchés… ».
Quelles étaient donc ces magnifiques églises réduites à l’état de ruines de la capitale des Bagratides, dont le nombre atteignait le millier, selon la légende ? Quelle était la nécessité de construire autant d’églises, seulement dans une seule ville ? Est-ce qu’il n’aurait pas mieux valu que les sommes dépensées eussent été attribuées à des œuvres éducatives ou militaires afin de garder fort le peuple et l’âme, ainsi que l’esprit et le corps, face aux intrusions extérieures ? L’un des problèmes n’était-il pas qu’en matière de religion, à cette époque, les Arméniens étaient plus attachés à la lettre qu’à l’esprit ?
Ces églises, je m’empresse de le dire, à peu d’exception près, étaient commanditées par de riches dignitaires ou seigneurs féodaux, qui avaient ouvert grand les portes du pays aux ennemis, au lieu de s’unir contre eux.
Comme ils étaient à couteaux tirés, ils s’entredéchiraient, jusqu’à ce que parfois, ils utilisent par grande traîtrise, leurs ennemis pour essayer de détruire les leurs.
Néanmoins, ce sont ceux qui à la fin sortaient vainqueurs qui construisaient le plus d’églises. Je dirai aussi que ces dévots sans conscience, n’étaient pas mus par un amour particulier de la religion ou de la nation, mais par l’ambition et l’envie. C’est-à-dire qu’ils bâtissaient des églises, de sorte que dans l’au-delà ils rapetissent aussi leurs adversaires, en imaginant qu’ils occuperaient une place glorieuse dans le paradis du Christ.
Nous ne nous étonnerons pas, si nous voyons que les Arméniens qui leur ont succédé sont imprégnés de la même mentalité religieuse. Surtout si ces derniers, comme résultat des actes de leurs prédécesseurs, ont été complètement privés de moyens d’autodéfense ainsi que de la protection du sceptre et de la couronne princière.
Ils se sont trouvés réduits à chercher leur seul refuge dans les actions religieuses, face au chaos des barbares les assiégeant de toutes parts. Étant donné que dorénavant la vie séculaire s’était obscurcie à leurs yeux et qu’ils considéraient seul, l’au-delà comme leur part inviolable qu’ils imaginaient posséder grâce à leur dévotion dans la construction d’ermitages comme les monastères.
C’est pourquoi, surtout au Moyen Âge, une ferveur particulière a été consacrée à l’édification de monastères, où nombre de personnes se sont réfugiées, dans l’espoir de s’y retrancher corps et âme.
Dans le même temps, on n’oublia pas d’y déposer des objets « miraculeux », afin d’attirer la foule des pèlerins pour générer des revenus permettant d’enrichir ces monastères.
En plus du revenu de ces pèlerinages, il arrivait très souvent que d’immenses domaines leur soient légués par le peuple, comme nous allons le voir dans mon travail.
Cependant, pour autant que les actes de nos naïfs ancêtres soient jugés blâmables par la pensée moderne lorsqu’il s’agit de déposer des reliques réelles ou imaginaires, dans de vrais ou pseudo monastères, il ne faut pas ignorer certains bienfaits que procuraient cette coutume en ces temps-là.
Prenons tout d’abord les avantages matériels de ces monastères. Est-ce que la possession d’importants domaines, qui s’étendaient à plus de 2-3 heures de marche autour d’eux, ne leur fut-elle pas peu utile ?
Si ces 900 monastères avaient pu subsister sans dommage jusqu’à nos jours, une partie considérable du territoire du Vasbouragan appartiendrait à la nation arménienne, puisque selon la loi gouvernementale actuelle, ces terrains sont considérés en tant que « vakef » inaliénable.
Même si sur ces 900 monastères, seulement 50 étaient restés debout et que chacun d’eux avait au moins possédé 100 à 1 000 journaux de terres, ils représenteraient un profit évident pour la nation.
Encore aurait-il fallu que nos autorités centrales nationales sortent de leur indifférence pour résoudre rapidement le problème des monastères qui reste sur la table sans résolution depuis très longtemps.
En se débarrassant des caprices spéculatifs de quelques infidèles, elles les rendraient productifs pour le bien commun. Dans le même temps, elles s’efforceraient de récupérer les terres spoliées par les peuples environnants. Par ailleurs, prenons l’utilité intellectuelle et morale de ces monastères.
Ceux-ci n’ont-ils pas soutenu la nation, à une époque où les écoles et les imprimeries n’existaient pas, alors que ce besoin était comblé par les monastères souvent par l’entremise de personnalités ecclésiastiques illustres, pourvues d’aptitudes intellectuelles et morales.
Ces derniers, en tant qu’hommes de cœur, d’esprit et de lettres ont soutenu en leur temps leurs contemporains, mais aussi les Arméniens d’aujourd’hui, pour lesquels ils ont créé de grandes richesses. Ils nous ont légué des manuscrits, dont le nombre, seulement dans le Vasbouragan, s’élève aujourd’hui à près de 2 000.
En conséquence, ces monastères après avoir comblé les besoins du peuple, sont devenus aussi les véritables protecteurs de notre existence linguistique, littéraire, nationale et religieuse.
Enfin, je n’hésiterai pas à dire que les reliques, vraies ou fausses, déposées dans ces monastères, n’ont pas été dépourvues d’une quelconque utilité en leur temps, puisque à cette époque, la population était privée de médecins et de remèdes, il était naturel qu’elle cherche à combler ce manque par le surnaturel.
En recourant aux objets « miraculeux » conservés dans les monastères, les hommes se délivraient ainsi de quelques maladies, guéris par leur croyance ou par leur psychisme, je dirais par un « miracle naturel », ce qui est désormais un cas admis dans le monde scientifique. Même si 10% d’entre eux ont reçu cette grâce, ce chiffre n’a-t-il pas toute sa valeur ?
Aussi, tout en espérant que mon travail soit une force active pour faire connaître l’utilité de nos monastères, après plusieurs années d’intense préparation, je l’offre humblement à ma chère nation.
Van, 14/01/1914
Khatchadour Levonian
Traduction Jean Noël Kouyoumdjian
