Khatchadour LEVONIAN
1855-1915
Khatchadour Levonian est né à Van en 1855. À cette époque, la ville de Van était divisée en deux quartiers distincts, la « Ville », située au pied de l’antique citadelle avec ses maisons et ses églises arméniennes et à environ deux kilomètres plus à l’est, se trouvait un faubourg résidentiel agrémenté de vergers et de vignes surnommé « Les Jardins »[1]. La ville de Van fut vidée de sa population arménienne et totalement détruite en mars 1918. Van comptait six écoles de garçons, deux écoles de filles et une école mixte[2].
Dès son plus jeune âge, Khatchadour fréquente l’école Saint-Jacques de son quartier. Très tôt, ses professeurs Mardiros Puzantian, le Père Mesrob Papazian[3] et Dikran Amirtchanian[4] remarquent ses aptitudes intellectuelles et envisagent de l’envoyer étudier au Collège Euphrate à Kharpert, mais ses parents s’opposent à ce projet. Son père, un intellectuel aux idées conservatrices, passionné de littérature et d’arménien classique souhaite que son fils reste à Van pour poursuivre sa scolarité. Khatchadour apprend le français et s’initie à l’anglais auprès de missionnaires Américains. Curieux de nature, il s’intéresse à des disciplines très variées, il prend des cours de sciences naturelles pour parfaire ses connaissances scientifiques et à l’adolescence il se passionne pour la littérature. Il est attiré par la poésie, écrit des poèmes et ouvre une petite librairie sur le marché de Van.
Il s’intéresse aussi à la géologie, il rédige un petit article sur le niveau des eaux du lac de Van et émet l’hypothèse d’une possible immersion des terres jusqu’au monastère de Varak.
C’est à cette époque qu’il entame une carrière d’enseignant au Collège Supérieur Américain pour jeunes filles de Van. Il enseigne l’arménien dialectal aux élèves du second degré et deviendra directeur de cet établissement quelques années plus tard. Alors qu’il a été baptisé à l’église apostolique, il décide à l’âge de vingt ans de rejoindre l’église protestante arménienne, cet engagement lui vaut d’être vivement critiqué par son entourage.
Lorsqu’il envisage de se marier, Boghos Mélikian, l’évêque de Van, refuse de lui donner sa bénédiction.
C’est alors que Khrimian Haïrig intercède auprès de l’évêque en ces termes : « Levonian, bien que protestant est Arménien de cœur, Monseigneur, ne lui refusez pas votre bénédiction »[5].
Grâce à son intervention, Levonian obtient son acte de mariage et de cette union naîtrons trois fils, tous baptisés à l’église apostolique arménienne. Après ses études à Van, son fils aîné Levon (1888-1945), émigrera aux Etats-Unis (Californie), où il obtiendra une chaire en sciences à l’Université de Virginie en 1916, il décèdera à Morgantown. Passionné par son travail pédagogique, Levonian écrit des saynètes de théâtre, des dialogues humoristiques inspirés des traditions populaires, de contes en langue vernaculaire que ses élèves présentent lors des fêtes de fin d’année. Tout en exerçant son métier d’enseignant, il étudie la philologie, l’ethnographie et la topographie.
Il publie des articles sur les fêtes et les croyances populaires et des récits ethnographiques dans le journal Avetaber[6]. Il rédige un glossaire des dialectes régionaux de Van et de Mouch puisés dans les manuscrits et les inscriptions, ainsi qu’un lexique du vocabulaire enfantin du Vaspurakan[7].
Entre 1899 et 1912, ses articles sont publiés dans différents journaux et périodiques stambouliotes notamment dans le journal Puzantion, dont les pages lui sont toujours ouvertes[8].
En 1900, ce journal publie en feuilleton son « Histoire du Catholicossat d’Aghtamar »[9] qui décrit le cérémonial d’intronisation des rois arméniens. Pour cette recherche il reçoit le prix Sahak-Mesrob[10].
Il écrit également sous forme de feuilleton dans des périodiques arméniens de Paris, des Etats-Unis, il est également correspondant de journaux au Caucase (Erevan, Tiflis, Bakou…). Ses articles sont publiés dans différents journaux : Arevelk, Arevelian Mamoul, Banaser, Gotchnag, Piouragn, Dzaghig, Haygouhi, Hayrenik.
Il signe ses chroniques sous différents pseudonymes, Dzilvan, Gaguik, Dospouni…[11].
Levonian entreprend de visiter les localités du Vaspurakan. Accompagné de son ami Khatchadour Grouzian[12], ils sillonnent à pied ou à cheval, dans des conditions parfois difficiles, les routes du Hayots Tsor, de Moks, de Khizan à la rencontre des habitants et des monastères[13].
Son infatigable périple se poursuit durant une vingtaine d’années, jusqu’au déclenchement de la Première Guerre mondiale. Levonian prend des notes et des clichés photographiques car il envisage d’illustrer une publication sur les sites du Vaspurakan. Il expédie ses travaux à son éditeur aux Etats-Unis mais malheureusement, pour des raisons économiques, ce projet ne verra pas le jour.
En parcourant ces contrées, Levonian se passionne également pour la flore et la faune, il cueille toutes sortes de plantes et de fleurs (plus de 600 espèces) qu’il conserve soigneusement dans des herbiers.
Il amasse ainsi quantité de données sociologiques, ethnographiques et archéologiques qu’il consigne soigneusement dans ses cahiers.
Il se rend dans des villages reculés, peu visités depuis les massacres hamidiens de 1894-96 dont il décrit les stigmates encore visibles. Il constate avec amertume l’état déplorable des monuments détruits ou abandonnés[14]. En visiteur éclairé il en fait une description détaillée, relate les conditions de vie des villageois Arméniens accrochés à leurs maisons au cœur de ces montagnes, dans des hameaux isolés.
Il observe et transcrit leurs coutumes, dépeint leurs mœurs et leurs croyances, recueille les récits traditionnels et relate les relations qu’ils entretiennent avec leurs voisins kurdes et turcs[15].
Il évoque régulièrement la vie sociale et spirituelle des monastères, décrit les conditions d’existence des rares membres du clergé encore présents, l’organisation des couvents, les différentes cérémonies religieuses, la tradition des pèlerinages liée au culte des reliques. Il rencontre des religieux dévoués qui vivent dans un grand dénuement, mais œuvrent pour le relèvement de leurs églises et protègent les manuscrits qu’elles abritent[16].
Soucieux d’inventorier le patrimoine de ces monastères, Levonian recense scrupuleusement leurs biens, liste les propriétés foncières, les terres agricoles et les cheptels.
Il se rend à plusieurs reprises sur l’île d’Aghtamar et dresse la liste complète des biens de la cathédrale Sainte-Croix[17]. Il détaille les objets du culte, les vêtements sacerdotaux, la vaisselle liturgique, ainsi que l’ensemble des propriétés foncières qui lui sont attachées.
Dans sa quête patrimoniale, Levonian séjourne également plusieurs semaines au monastère de Varak pour dresser la liste des manuscrits qui y sont conservés. Il évoque la vie de ce monastère qui était un scriptorium actif entre le XVe et le XVIIIe siècle.
Levonian rédige également un catalogue des manuscrits des ermitages de Lim, de Ktouts[18] et d’Arter[19].
Il consulte avec soin les manuscrits pour en déchiffrer les colophons et fournir leur datation.
Pour chaque monastère visité, il évoque les événements historiques liés à leur fondation, les traditions et les légendes qui lui sont attachées.
Au sud du lac de Van, Levonian décrit la grotte dans laquelle Grégoire de Narek se retirait pour prier[20].
C’est dans cet oratoire que Grégoire aurait eu la vision de la Mère de Dieu lui tendant l’Enfant[21].
Ainsi, durant une vingtaine d’années, Levonian visite plus de cent soixante-dix villages et monuments dont il indique : l’emplacement, l’état, la typologie, le mode de construction.
Il relève les épigraphies des khatchkars, mentionne les inscriptions des pierres tombales et des cimetières.
De retour à Van, il consigne ses observations dans des cahiers, les soumet à un examen minutieux en les rapprochant des sources historiques à sa disposition.
Levonian achève la rédaction de son manuscrit en 1914 et l’intitule : « Sites Antiques et Sanctuaires du Vaspurakan ». En juillet 1915, l’armée russe évacue la ville de Van et contraint 200 000 Arméniens à tout abandonner pour fuir vers l’Arménie[22]. Levonian quitte Van avec sa famille, laissant derrière lui le fruit de plusieurs années de recherches et la plupart de ses travaux sont alors dispersés ou détruits.
Son œuvre témoigne de l’engagement de nombre d’intellectuels pour les sciences et la culture qui ont disparu au cours de cette période tragique. Cet insatiable lettré à la fibre patriotique, d’un caractère grave et de tempérament modeste, disparait quelques mois après le déclenchement du génocide. Il arrive à Erevan épuisé et malade et meurt en décembre 1915.
[1] TER MINASSIAN Anahide, « La ville de Van au début du XXe siècle d’après les sources arméniennes », Villes ottomanes à la fin de l’empire, sous la direction de P. Dumont et F. Georgeon, Paris, éd. L’Harmattan, 1992, p. 133-152.
[2] TATOYAN Robert, Houshamadyan Ville de Van Écoles. Houshamadyan Ville de Van Écoles. (24/05/22). Commentant les conditions favorables à la poursuite du développement du système éducatif à Van, « l’intellectuel local et défenseur de l’éducation Khachadour Levonian nota en 1913 que la période après le rétablissement de la Constitution ottomane pouvait être considérée comme l’âge d’or de l’éducation pour les Arméniens du Vasbouragan». École et imprimerie à Van, II », p. 487.
[3] PAPAZIAN Mesrop (1823-1891), pédagogue, écrivain, publiciste, dramaturge, diplômé de l’école nationale arménienne d’Ortagyugh. Il enseigne à Smyrne, Gumushkhane, Koghb, Payajuk, Van, Agulis, Tabriz, Téhéran, Berkri. En 1859, il est ordonné prêtre, nommé vicaire des diocèses arméniens de Perse et d’Inde. En 1882, il fonde la première troupe de théâtre arménien à Tabriz.
[4] KASSOUNI Yervant, 2013, « Levonian Khatchadour », le Monde de Van-Vaspurakan, p. 277 (en arménien).
[5] Ibid., p. 298.
[6] LEVONIAN K., « Initiation à la fête du Carême », Avedaper, Constantinople, 1913, 08 mars, n°10, p. 227-230 ; « La fête de l’Ascension », 1914, 20 juin, n°25, p. 594-596, 27 juin, n°26, p. 622-623, 04 juillet, n°27, p. 641-642 ; « La fête de Vartavar », 1914, 12 septembre, n°37, p. 880-882, 19 septembre n°38, p. 906-908.
[7] DZILVAN G, (Pseudonyme de LEVONIAN), « Paroles d’enfants de Van », Piurakn, Constantinople, 1900, 11 janvier, n°1, p. 13-14.
[8] Pour notre part nous avons recensé une cinquantaine d’articles publiés dans différents journaux (voir annexe).
[9] LEVONIAN K., « Les catholicos d’Aghtamar, des origines à nos jours », Puzantion, Constantinople, 1900, 17 septembre n°1.190, 18 septembre n°1191, 19 septembre n°1.192, 20 septembre n°1.193, 21 septembre 1.194, 22 septembre 1.195, 24 septembre n°1.196, 25 septembre n°1.197, 26 septembre n°1.198, 27 septembre n°1199, 28 septembre n°1.200, 02 octobre n°1.202, 04 octobre n°1.205.
[10] DER MEGUERDITCHIAN Yervant, « Le cérémonial d’intronisation des rois Arméniens », 1966, Boston, vol. 1, p.413-414.
[11] Cf. Liste de 50 articles publiés dans la presse arménienne en annexe.
[12] KASSOUNI Yervant, 2013, Levonian Khatchadour, le Monde de Van-Vaspurakan, p. 233. GROUZIAN Khatchadour, (1860-1941), pédagogue, enseigne l’arménien, l’histoire des religions à l’école américaine de Van, tout en écrivant dans la presse (Puzantion). Il se rend à Adana en Cilicie après les massacres de 1909 pour s’occuper des orphelins. Lors du génocide de 1915, il se rend à Alep, puis à Beyrouth comme enseignant dans un orphelinat de la Croix Rouge américaine.
[13] LEVONIAN K., « Du monastère de Poutk vers Moks », Puzantion, quotidien, Constantinople, 1903, n° 2.195 (17 décembre), n° 2.196 (18 décembre), n° 2.198 (21 décembre), n° 2.199 (22 décembre).
[14] Une visite de quelques monastères oubliés proches d’Aghtamar, Puzantion, quotidien, Constantinople, 1903, 08 janvier, n°1.905.
[15] LEVONIAN K., « Kurdes et Arméniens », Avedaper, hebdomadaire, Constantinople, 1912, 02 mars, n°9, p.206-208.
[16] Toutes ces informations complètent le témoignage de MIRAKHORIAN Manuel, « Voyage descriptif dans les provinces arméniennes de la Turquie orientale en 1882 ». Ouvrage présenté et annoté par Jean-Pierre Kibarian. Paris 2013. Chapitres XXVIII-XXXIII. Edition originale : Նկարագրական ուղեւորութիւն ի հայաբնակ գաւառս արեւելեան տաճկաստանի, Պօլիս 1884.
[17] LEVONIAN K., Puzantion, 1909, n°1505, 1507, 1508 et 1903 n°20 31.
[18] TER MKRTITCHIAN Yervant, « Les Trésors du Vaspurakan », vol. 1, 1966, Boston, p. 412
[19] LEVONIAN K., « Lîle d’Arter », Puzantion, quotidien, Constantinople, 4 décembre 1901, n°1.568, 7 décembre 1901, n°1.571.
[20] HAKOPYAN Ashot, « L’ermitage de Saint Grégoire de Narek », Vardzk n°15, jan-mars 2021, Duty of Soul n°5, (en arménien).
[21] LOOTEN Annie, MAHÉ Jean-Pierre, « Prier quinze jours avec Grégoire de Narek, mystique d’Arménie », 2021, Bruyères-le-Châtel, p. 9.
[22] HARUTYUNYAN Avetis, « Le Grand Exode des Arméniens de Van et de la province du Vaspourakan : Causes, processus, conséquences et responsabilités, Les Capitales de l’Arménie, vol. I, Académie des sciences d’Arménie, Erevan, éditions Gitutyun, 2018, p. 170-196.
